L’anglais, les affaires et le Québec
Sommes-nous replongés en pleine crise linguistique ? À entendre les Pierre Curzi, Pauline Marois et Gilles Proulx, le français serait plus menacé que jamais et ils ressortent le seul antidote qu'ils connaissent, restreindre la place de l'anglais, des écoles privées aux cégeps, des PME à l'espace public.
J'ai des problèmes tant sur les faits que sur les moyens qu'il faudrait adopter. S'il y a recul du français, c'est sur l'ïle de Montréal qu'on peut l'observer et il s'explique par l'exode des francophones vers les banlieues et par l'ajout de près de 50 000 immigrants par année qui choisissent d'emblée la métropole. Même si plus de 60 % d'entre eux connaissent le français, ils sont peu nombreux à se qualifier comme francophones dans les statistiques officielles. Ainsi, plus du quart des nouveaux immigrants proviennent de l'Afrique du Nord. Je devine sans trop d'efforts qu'ils parlent tous un excellent français, mais que les mots doux se disent en arabe le soir à la maison. Iis sont conséquemment considérés comme non-francophones, ce qui fait baisser encore plus la proportion de francophones sur l'île et fait sonner l'alarme extrêmement sensible de certains nationalistes.
Je trouve lyriques les envolées péquistes sur « la langue de notre peuple et fierté de notre nation », mais je trouve ridicule Pauline Marois quand elle clame que les Québécois « résistent encore et toujours à l'envahisseur ». L'envahisseur ? Vous parlez des Molson, à Montréal depuis 1782 ? Ou des Simons, présents à Québec depuis 1830 ? J'ose croire que non. Connaissant Pauline Marois, elle parle sans doute de l'anglais qui nous a été imposé à la suite de la cession de la Nouvelle-France à l'Angleterre il y a 250 ans. Imposé est du reste un bien grand mot. Dès 1774, l'Angleterre reconnaissait une certaine dualité linguistique sur son nouveau territoire. Voilà pourquoi j'écris ce blogue en français et qu'un Franco-américain est anglicisé dès la troisième génération.
On voudra me donner une leçon d'histoire, je vous propose une leçon de géographie. Qu'importe son statut politique et la rigidité de ses lois linguistiques, le Québec fait partie de l'Amérique du Nord et il doit composer avec des voisins, des clients, des fournisseurs et des touristes anglophones dans une proportion de 98 % (je prends pour acquis que les hispanophones américains – 48 M – parlent anglais). Quand ils font du commerce avec le Brésil, la Russie, la Chine ou l'Inde, nos gens d'affaires parlent en anglais, comme le font les Français. Et, contrairement aux Français, on dit ici démarrage d'entreprise plutôt que startup, présentation plutôt que keynote, processus de production plutôt que process et diapos plutôt que slides.
Toutes les grandes entreprises du Québec fonctionnent en français, sauf quand il s'agit d'entreprises dont une grande partie des affaires est réalisée hors-Québec. Ce n'est pas de la politique, c'est de la gestion. Il en est ainsi de la plupart des PME du secteur de la technologie. Je prenais connaissance hier du classement réalisé par Deloitte des 50 entreprises de ce secteur en plus forte croissance. On trouve 11 entreprises du Québec parmi les 50 canadiennes. Leurs noms : ProSep, Vantrix, iBwave Software ou encore HaiVision Network Video. Leurs équipes de direction sont métissées et elles ont des bureaux à Houston, en Norvège, à Bahrain, à Palo Alto, à Belfast, à Londres, à Hong-Kong ou à Chicago. Bien sûr qu'on y parle anglais, mais c'est une condition d'existence pour elles. Go global or stay home, titrait The Gazette sur le même sujet.
Ces entreprises, comme bien d'autres, ont besoin de personnel bilingue et l'accès au cégep anglais permet une meilleure maîtrise de l'autre langue. Ce serait trop dangereux pour notre peuple, prétendent les Pierre Curzi du Québec. Ces entreprises peuvent aussi avoir besoin d'un grand spécialiste ou d'un ingénieur indien ou chinois pour concurrencer leurs adversaires ou obtenir un contrat. Les faire venir au Québec ? Pas simple, à cause de nos lois linguistiques. Les fameuses écoles passerelles constituaient à mon avis un moyen bien imparfait pour accommoder des situations particulières. Le dédain qu'elles suscitent chez mes amis nationalistes est formidablement démesuré par rapport à leur impact sur l'équilibre démographique.
P.S. Je n'ai pas pu résister. Pierre Curzi essayant de prouver que d'autres écoles pourraient permettre l'accès détourné à l'école anglaise. Raté.




17 h 57 min
Bonjour Pierre,
Très bon billet sur ce sujet Ô combien délicat qu’est l’accessibilité à l’anglais de façon convenable au Québec ! Continue ton excellent travail ! Ton propos est rafraîchissant!
Au plaisir !
Yves
12 h 14 min
le bilinguisme est un net avantage pour le marché de l’emploi. Ces avantages, remarque Joanna Campion, Directrice générale de l’organisme Le français pour l’avenir, qui promeut la dualité linguistique au Canada, sont énormes : « regardez la quantité de situations quotidiennes où le bilinguisme est requis : dans les transport, au restaurant, dans la communication, la publicité ». Les produits et services doivent être offerts dans les deux langues, ce qui nécessite bien souvent des travailleurs capables de maîtriser les deux langues. « Les employés bilingues sont très en demande », note-t-elle, « et dans plusieurs emplois, vous êtes limités si vous ne parlez qu’une langue. » À une époque où la planète est connectée par Internet et une économie globalisée, on peut difficilement en douter.
Selon un sondage mené auprès des entreprises par le Pr. Chorney, les employés bilingues sont perçus comme étant plus sociables et plus persévérants (apprendre une autre langue n’est pas une mince affaire !). Les recruteurs vont souvent voir dans le bilinguisme le signe d’une expérience culturelle et d’une éducation plus diversifiées. La perception de l’employé bilingue se traduit aussi en avantages directs : à compétences égales, les entreprises vont favoriser un employé bilingue. Comme le disait un employeur interviewé par M. Chorney, « dans un monde en évolution rapide, un employé bilingue est beaucoup plus flexible et donc beaucoup plus utile à l’entreprise grâce à sa capacité d’adaptation. »
Près du tiers des responsables du recrutement contactés par CareerBuilder.com en 2006 ont affirmé mettre l’emphase sur l’embauche de candidats bilingues. De même, une étude de Patrimoine Canada concluait que les bilingues peuvent pénétrer le marché de l’emploi et changer d’emploi plus facilement que les unilingues. Il n’est pas surprenant que le taux de chômage soit moins élevé parmi la population bilingue. Alex Armstrong, candidat au doctorat de l’Université Queen’s et dont les recherches portent sur le marché du travail et les politiques publiques, s’est penché sur les avantages économiques du bilinguisme sur le marché de l’emploi canadien. Il en conclut que « les travailleurs bilingues au Canada jouissent d’un avantage salarial significatif par rapport aux travailleurs qui ne parlent que l’anglais ou le français. La différence de salaire est plus apparente chez les travailleurs au Québec, les employés du secteur public et les femmes. » Le bilinguisme, poursuit-il, « est une forme de capital humain qui a valeur innée dans le marché du travail et, de la sorte, signale aux employeurs qu’un individu a le désir et la capacité d’apprendre. » Et les nouveaux arrivants en bénéficient : les études d’Alice et Emi Nakamura, de l’Université de l’Alberta, indiquent que les immigrants qui maîtrisent l’anglais et le français auront plus de chances de se trouver un emploi et de gagner de meilleurs salaires.
De l’individu à la société, de la politique à l’économie, le bilinguisme favorise donc le dialogue et l’intégration. Comme le veut un proverbe d’Europe centrale : « autant de langues vous parlez, autant de fois vous êtes un être humain. »