David Colman : Une recette toute simple pour former nos propres scientifiques
David R. Colman est le directeur de l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal
– le Neuro – et professeur titulaire de la chaire Wilder Penfield de neurosciences à l’Université McGill.
Je suis un Américain qui vit et travaille à Montréal depuis huit ans. Je suis le directeur du Neuro, où quelque 1100 professionnels hautement scolarisés, Québécois de souche et nouveaux Québécois originaires de 60 pays, travaillent quotidiennement ensemble dans un environnement exigeant sur le plan technologique et éminemment spécialisé. Dans mon propre laboratoire, des chercheurs de l’Argentine, de la Chine, du Maroc, de l’Australie, de l’Inde, du Brésil et de la Tunisie ont entrepris une nouvelle vie ici. À mon bureau, trois Américains sur cinq ont ou cherchent à obtenir la double citoyenneté.
Nombre de mes collègues sont ici, parce que le Québec a déployé ces dernières années des efforts substantiels pour attirer des professionnels très qualifiés du monde entier. Les véritables meneurs au Québec comprennent que la médecine, la science et la haute technologie sont des moteurs de la croissance économique. Le Québec doit réaffirmer sa volonté de recruter à l’échelle mondiale et de maintenir ici ces professionnels de grande valeur, leurs familles et enfants, et intensifier ses efforts à cet égard.
Nous sommes les nouveaux Québécois. Pour être compétitifs dans le monde futur et prospérer sur le plan économique, nous devons recruter des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des travailleurs de la santé et d’autres professionnels qualifiés et leur permettre de participer véritablement à l’avenir du Québec. Cette ligne d’action dotera le Québec d’une jeune population dynamique, nouvelle, passionnée et ingénieuse, prête à façonner son avenir de leader mondial.
Mais où sont les « nouveaux » jeunes Québécois de souche, qui fréquentent nos écoles et collèges publics ou qui en sont de récents diplômés ? Les forme-t-on à devenir les scientifiques, les ingénieurs, les mathématiciens et les technologues de l’avenir ?
Je suis d’avis que nous pouvons faire beaucoup mieux.
Je retourne souvent aux États-Unis, notamment l’été pour séjourner dans la ferme familiale sur la côte du Maine. Elle est sise au sommet d’une colline sur une île spectaculaire qui n’a pratiquement pas changé depuis les années 1950. En hiver, moins de 2000 personnes y habitent; en saison estivale, la population insulaire double. L’école secondaire de l’île accueille environ 45 élèves par classe; au terme de leurs études (tous ne les terminent pas) bon nombre d’entre eux marchent sur les traces de leurs parents. Les garçons pêchent le homard, l’aiglefin et le flétan durant l’été et font des travaux de construction durant l’hiver, s’il y a du travail. Les filles se marient jeunes, ont des enfants, s’occupent de leur famille et travaillent dans de petites entreprises locales – comme serveuses, employées de bureau, réceptionnistes.
Est-ce parce que les projets d’avenir des élèves en dernière année du secondaire excluent en général quatre années d’études collégiales, et parce que les degrés d’ambition scolaire sont faibles, toujours est-il que l’école fait piètre figure aux examens standardisés qu’administre le conseil scolaire de l’État du Maine. En fait, cette école secondaire locale est à ce chapitre une des pires dans le Maine.
On peut bien sûr avancer que l’apathie scolaire au secondaire est une situation peu commune en Amérique du Nord, mais il n’en est rien. Et le problème ne se limite pas au Maine; il existe à la grandeur des États-Unis et au Canada. Même le Québec n’y échappe pas.
J’ai récemment eu une conversation particulièrement révélatrice avec un professeur de sciences de neuvième année du Québec. Nous discutions de la prochaine Expo-sciences et je lui ai demandé si l’un de ses élèves préparait une chambre de Wilson comme projet à soumettre. Perplexe, le professeur m’a demandé de quoi il s’agissait. Son ignorance m’a vraiment étonné; la chambre de Wilson est un dispositif simple qui permet de « voir » des particules radioactives traversant un nuage créé à l’intérieur d’une boîte en verre.
Son inventeur, Charles Wilson, en a été récompensé par un Nobel en 1927. Son intérêt pour les nuages est né pendant son enfance; il gravissait jusqu’au sommet d’une colline de son Écosse natale et observait le changement de couleur des nuages au coucher du soleil. Tout enfant peut aujourd’hui confectionner une chambre de Wilson avec un petit aquarium en verre, un bloc de glace sèche, une lampe de poche et de l’alcool provenant d’une pharmacie. Mais il faut pour cela l’informer de cette possibilité qui rend « visibles » des particules radioactives passant dans la chambre. Tous les professeurs de sciences devraient être au courant de la chambre de Wilson.
Ce problème – l’échec lamentable des programmes scolaires standardisés, en particulier pour les garçons, et plus spécialement en sciences et en mathématique, a plusieurs sources. C’est un problème qui a fait l’objet de multiples rapports de commission, analyses dans les journaux et grands énoncés de principes. Les changements recommandés nécessiteront du temps et de nouveaux engagements, ainsi qu’une réorientation généralisée de ressources. Or, il existe selon moi des mesures correctrices directes et évidentes, et il ne faut aucune solution compliquée pour commencer à corriger le problème.
Premièrement, les professeurs de sciences et de mathématique devraient avoir un niveau de scolarisation avancé dans les disciplines qu’ils enseignent. Ils devraient être traités et scolarisés comme des « spécialistes » de leurs domaines, et non des « généralistes » qui peuvent enseigner la musique, l’art, les mathématiques, les sciences ou l’histoire, selon les besoins. Les professeurs qui ont besoin de cours d’appoint en mathématique ou en sciences devraient avoir un accès gratuit aux cours de l’université locale. Et les professeurs du primaire et du secondaire devraient être très bien rémunérés. Tâchons d’attirer les meilleurs et les plus brillants dans cette profession.
Deuxièmement, les experts de la collectivité – les entreprises, les universités, le monde agricole, l’industrie, le gouvernement – devraient être encouragés à servir bénévolement de mentor dans chaque école. C’est crucial pour éveiller l’intérêt de jeunes gens pour des carrières inusitées et gratifiantes. Aidons-les à garder l’esprit curieux!
Les élèves de la petite école secondaire du Maine offrent un bon exemple. En raison de mentorat extrascolaire, ils sont devenus des champions d’échecs dans des tournois américains, et ont reçu des prix de finalistes pour la conception d’éoliennes, et ce, grâce à deux experts qui ont pris le temps de mobiliser et de stimuler les élèves.
Au Québec s’ajoute la délicate question linguistique. Malheureusement, l’exclusion en vigueur de l’anglais du programme primaire de l’école publique a l’effet involontaire de limiter l’acquisition des sciences et des mathématiques. Tout simplement parce que le langage mondial actuel pour ces disciplines est l’anglais (XXe et XXIe siècles), comme par le passé c’était l’arabe (8e-15e siècles), le français ou l’allemand (XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles). Qui sait? Un jour, le langage des mathématiques et des sciences sera peut-être l’hindi ou le mandarin, mais pour le moment c’est l’anglais. Priver nos jeunes Québécois de l’outil le plus important pour avoir accès aux meilleures réflexions en sciences et en mathématiques au monde désavantage grandement le Québec. La conséquence est que nous nous retrouvons derrière les centaines de milliers d’élèves indiens et chinois qui doivent, dès l’école primaire publique, maîtriser l’anglais. Est-ce là une saine politique économique?
Les changements à mettre en œuvre ne sont pas difficiles. Il suffit d’être résolus et motivés à le faire.
Voici une courte présentation du Dr. Colman sur le thème de la sérendipité (serendipity). Le Dr. Colman explique que la science fondamentale est à l'origine de plusieurs inventions, même quand cela n'était pas son but premier. Comme il l'explique, la sérendipité, c'est chercher une aiguille dans une botte de foin… et repartir avec la fille du fermier ! »
Le Pr Colman a obtenu un baccalauréat ès sciences (biologie) avec mineures en anglais et en géologie de l’Université de New York (1970) et un doctorat en neurosciences de l’Université d’État de New York (1977). Avant d’être nommé directeur en 2002, il a été professeur titulaire de la chaire Annenberg de biologie moléculaire et de neurosciences, vice-directeur de la recherche au département de neurologie, et directeur scientifique du Corinne Goldsmith Dickinson Centre for Multiple Sclerosis de la Mount Sinai School of Medicine.
La recherche du Pr Colman porte sur des problèmes associés à la myélinisation, à la lésion médullaire, et au développement et à la régénération de neurones. Grâce aux travaux de son laboratoire, nous comprenons mieux comment la gaine de myéline protège et nourrit les nerfs dans le cerveau et dans le système nerveux périphérique, et comment les neurones communiquent entre eux par les synapses.
Sous la direction du Pr Colman, le Neuro a entrepris une campagne de capitalisation de 40 millions de dollars et a été désigné Centre national d’excellence en commercialisation et en recherche en 2007. De concert avec des collègues, il a travaillé au développement de partenariats internationaux en Chine et en Inde, ainsi de programmes novateurs de recherche et de formation, comme le programme de neuroingénierie et le programme intégré en neurosciences de McGill.



